- Où tu vas, Niki ?

- Je ... j'en sais rien ... je ne reste pas là.

Sur ces mots, Vy s'assit sur le sable boudeuse.

- D'accord ! Niki. Moi je ne bouge pas. On est aussi bien ici qu'ailleurs.

Elle avait raison, bien sûr. Nous ne pouvions que rester sur cette île. Mais je n'ai pu me contenir. J'ai crié :

- Eh ben reste là ! De toute façon j'en ai marre de te traîner, Vy, vraiment marre !

Elle a été très digne. Elle n'a pas bougé. Sa voix était douce et résignée. La pauvre, elle avait l'habitude d'être traitée comme une princesse, cela la surprenait un peu. Elle dit seulement :

- Tu as raison, il vaut mieux qu'on se sépare.

- C'est à cause de ton chien, hein !

- Quoi mon chien ? !

- Tu penses encore à lui et tu me tiens pour responsable de sa mort, tu crois que c'est moi qui l'ai poussé dans ce ravin, c'est ça, non ?

- Non, je... J'ai éclaté.

- Mais dis-le, nom d'un chien, dis-le ! Que tout est de ma faute, la guerre, notre départ, le décès de nos compagnons, Tito,...Et que si je ne t'avais pas entraîné hors de la maison rien de tout ça ne serait arrivé... dis-le !

Sa voix s'est mise à trembler. La violence de ma colère la prenait de cours.

--Mais jamais je n'... -

- Oh je t'ai bien observée toute la journée... tes regards en coin, tes silences...Tu ne m'as jamais pardonné la disparition de ton chien... Mais bon sang ! C'est de ma faute, d'accord ! Mais c'était rien qu'un chien comme les autres, non ? C'est moins grave que les humains ! ...Allez, lève-toi, on y va !

Vy a blêmi d'un coup. Elle m'a fixé avec des yeux immenses, emplis d'incompréhension. Ce que je venais de dire dépassait en horreur tout ce qu'elle s'attendait à entendre. Elle s'est levée et a marché vers moi. Elle bégayait d'indignation.

- Que ... Qu'est-ce que tu as dit ?... Mon chien ?

- Je......

Voilà, j'avais atteint le fond. Le fond de la bêtise et de la méchanceté. J'avais été plus cruel et stupide encore que les soldats de la guerre. Moi, j'avais piétiné son souvenir en regardant Vy dans le blanc des yeux. Mu par une soudaine impulsion, j'ai pris Vy dans mes bras. Elle ne s'y attendait pas. Elle a cru que je voulais la battre et a montré ses poings.

- Arrête !

J'ai crié.

- Arrête !... Excuse-moi, je ne voulais pas dire ça...je...

Je me suis serré contre elle.

- C'est...J'étais fatigué, Vy, j'ai dit n'importe quoi... je ne voulais pas te blesser.

Lentement elle a plongé la main dans sa chemise, elle en a retiré le cadavre du chiot et me l'a mis sous le nez.

- C'était pas un chien comme les autres !

Elle s'est laissée tomber sur le sable.

- Vy... écoute-moi...

Elle sanglotait si fort, comme un bébé, de si grosse perles roulaient sur ses joues rouges... Et elle tenait contre sa poitrine le petit tas de poils noirs de son animal.
Vy pleurait comme si elle n'avait jamais pleuré de sa vie, la tête tournée vers le ciel et les yeux fermés. Elle était semblable à un vieux tas de chiffons abandonné, là, assis sur la plage, avec ses larmes qui venaient s'écraser sur le sol.
Que j'avais honte ! Honte du monde entier, honte de cette île, honte de moi surtout.
Je me suis agenouillé contre elle. Je l'ai prise dans mes bras. Elle s'est calmée doucement.

- Ce n'était pas rien qu'un chien, a-t-elle dit. C'était un morceau de moi...

Vy m'a tendu la petite boule noirâtre taché de rouge sale. Alors, elle m'a vraiment surpris pour la seconde fois.
Elle s'est levée, droite, fière, comme je ne l'avais vue.
Elle m'a regardé avec se yeux terribles, rougis par les pleurs, si grand ouvert sur un vertige d'horreurs et de questions auxquelles, jamais, personne ne répondra J'ai baissé les yeux.

- Viens, maintenant Vy, on va rejoindre nos parents.

On est repartis ensemble. On faisait une drôle de paire, tous les deux. Moi avec ma mauvaise conscience, elle avec son malheur grand comme une maison, son chiot mort et ses yeux rouges sur son visage de bébé.

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