Le soleil commençait à toucher l'horizon quand d'horribles hurlements retentirent.

Je savais bien d'où ils venaient, qui les poussait mais je n'arrivais pas à me l'avouer, je bouchais mes oreilles de toutes mes forces pour ne pas les entendre. La nuit fût longue et assourdissante.

Quand les cris diminuèrent, je pris mon courage à deux mains pour admettre la vérité. Je marchais doucement vers la cabine du capitaine, je poussais la porte et entrai.
Etendu sur le sol mon père dormait, dans ses deux jambes on pouvait apercevoir s'entremêler des fils noirs et de la chair. Je m'assit près de lui et m'endormit.
Durant mon sommeil, je rêvais que je nageais avec des dauphins dans un monde imaginaire et et féerique.
Je pataugeais dans l'eau limpide et cristalline d'une petite source. Ma peau absorbait avec avidité, ces minuscules gouttelettes luisantes comme des perles nacrées.
Etait-ce un rêve ou la réalité ?

Je me réveillais en sursaut, l'eau m'arrivait jusqu'aux hanches. Je me mis à avertir tout le monde, une énorme ouverture dans la coque laissait pénétrer l'eau de mer en torrent. On colmata le trou avec des morceaux de planches arrachées à la barque de secours. Un malheur n'arrivant jamais seul, la fièvre jaune nous attaquait les uns après les autres.
Peu à peu le bateau s'allégea. La maladie s'en prenait d'abord aux enfants puis rongeait les vieillards affaiblissant au passage les hommes et les femmes.
Les morts s'empilaient !
Les requins affamés suivaient le navire, attendant que l'on abandonne les cadavres pour se jeter avidement dessus.
Ma mère puis ma soeur furent atteintes, incapables de bouger, elles restaient couchées sur le sol inertes, pâles.
La combativité de Vy m'étonna beaucoup, quelques jours passèrent et elle n'avait toujours pas péri. Après la descente de la fièvre, elle ne craignait pratiquement plus rien. En fait la maladie prenait au hasard ses victimes, tantôt un vieillard, tantôt un homme vigoureux. Parfois un faible réussissait à survivre tandis qu'un des plus résistant périssait.
Pourquoi ? Le destin garde son mystère. Curieusement je n'étais pas atteint, enfin je croyais...

Une nuit, la douzième, je ressentis des frissons ; mon front brûlant et une sensation de martèlement continu dans la tête me firent comprendre que la prochaine victime serait... Moi ! La fièvre me tint toute la nuit éveillé, ma soeur pleurait, je pouvais l'entendre mais pas la voir, mes paupières fatiguées ne voulaient pas se soulever. Je sentais la mort proche. Et pourtant je ne voulais pas, je ne pouvais pas mourir maintenant ! J'avais tellement de choses à réaliser, à découvrir. Non ! Pas maintenant ! Je voulais apercevoir l'horizon de la liberté avant...
Dans un dernier effort, je regardai mes parents, ma soeur une dernière fois et ferma les yeux en attendant la fin.

Quelques jours plus tard, le bateau arriva en Indonésie. Une grande partie de l'équipage fût pris en charge par médecins sans frontières. Les hommes et les femmes qui avaient échappé à la maladie furent installés dans un camp réfugiés jusqu'au moment où un pays voudrait bien les accueillir. Actuellement encore des familles sont toujours coincées là-bas.

FIN